Par Janet Fraser
Lorsque nous avons acheté cette terre de cinquante acres contiguë à la terre agricole que nous possédions déjà, il s’agissait pour nous d’une extension de notre entreprise de production de pommes de terre; les espèces sauvages ne motivaient en rien cette décision. La plus grande partie était trop humide pour la culture en rangs; il y avait une zone marécageuse au centre, une source formant un étang qui alimentait un ruisseau permanent et une autre zone basse qui se faisait inonder au printemps et à l’automne. Nous avons clôturé une superficie d’environ six acres pour qu’elle serve de pâturage pour les chevaux, et nous avons réservé un autre secteur d’environ dix acres comme champs de foin.
La terre présentait un bon site pour une maison; nous y avons établi notre « maison à flanc de coteau ». Ce que j’avais en tête, à ce moment, c’était de créer un chez-nous à la campagne pour notre famille de cinq, en tirant parti de la pente sud pour optimiser l’efficacité énergétique. Pour couper les forts vents d’ouest, nous avons planté une haie d’épinettes blanches, une essence à croissance rapide, à la limite du terrain, puis une haie de thuyas du Canada pour abriter la maison elle-même.
Mes coups d’essai en jardinage visaient surtout des aménagements traditionnels, des pelouses, des plates-bandes et un potager. Cependant, lorsque les arbres et les arbustes ont commencé à être des sources de nourriture et d’abris, nous n’avons pas tardé à constater que nous obtenions tout naturellement, en prime, toute une petite faune. Les jaseurs d’Amérique affectionnaient particulièrement les épines vinettes et les pimbinas. Les parulines jaunes et les bruants chanteurs nichaient dans les buissons de genévriers, et les hirondelles rustiques sous les avant-toits de la grange. Des oiseaux de bien des espèces fréquentaient bien sûr les mangeoires d’hiver : des geais bleus, des mésanges, des pics, des juncos, même des merles d’Amérique passant ici la saison froide.
Peu à peu, j’ai étendu mon jardin au pourtour des pâturages : des plants de toutes sortes allaient fournir de l’ombre et des abris au bétail. Il se trouve qu’en même temps les sorbiers, les bouleaux jaunes et gris, les épinettes blanches, les pins et les pommetiers allaient également être une source de nourriture pour d’autres animaux. Les visites de perdrix, accompagnées de leurs petits, allaient devenir fréquentes.
Nous avons planté des sapins baumiers (de futurs arbres de Noël!) dans un enclos abandonné, et un noyer noir a poussé en un rien de temps, le tout nous donnant de l’ombre. C’était le commencement d’un coin que nous allions bien apprécier : « le Bosquet », tout près de la nouvelle grange, du côté ouest, un excellent brise-vent qui arrête également la neige. Un pommetier et une aubépine n’ont pas tardé à offrir leurs fruits à des visiteurs. Le vent du sud a fait tomber une vieille épinette blanche maintenant vouée à la décomposition et dont la haute souche est devenue la résidence d’un pic et le support d’une vigne vierge commune. Des framboisiers sauvages ont poussé alentour, et des tas de branches émondées fournissent des abris.
Lorsque nous avons vendu la terre attenante où nous cultivions des pommes de terre, nous avons également laissé aller les vingt-deux acres du fond. Après la vente de mon petit troupeau de bovins à viande, il ne reste que trois poneys dans des pâturages fort réduits, et un petit champ de foin est suffisant pour les nourrir. Dernièrement, donc, nous avons laissé une bonne partie de la terre en jachère et nous avons entrepris de reboiser plusieurs terrains bas. Seuls les mélèzes et les épinettes blanches offrent une véritable concurrence aux graminées des anciens champs de foin; ces « arbres de confiance », robustes et de croissance rapide, forment ainsi la base des plantations. Nous ajouterons des bouleaux et des peupliers dans les « trous » pour rompre la monotonie.
Il y a plusieurs années, mes voisins et moi avions fait convertir les parties de la zone marécageuse qui s’y prêtaient en étangs par Canards Illimités. Le moins profond, sur ma terre, est maintenant pour la plus grande part couvert de quenouilles; le plus profond abrite des canards noirs et des sarcelles, de nombreuses grenouilles et d’autres espèces aquatiques. Un castor construit régulièrement des barrages sur le ruisseau de mes voisins et s’aventure de mon côté pour y chaparder des saules. L’été dernier, un couple de bernaches du Canada a réussi à élever cinq oisons à cet endroit; on pouvait souvent les voir brouter dans mon ancien champ de foin ou jeter des coups d’œil à la ronde depuis l’étang de la source.
Au fil des années, mes envies de jardinage me portaient habituellement à étendre les zones cultivées, en cessant graduellement d’entretenir les sections déjà établies. Ces sections laissées à elles-mêmes, je les appelais « les coins sauvages ». La plus grande partie de mon terrain consiste maintenant en coins sauvages! Certains, comme le centre de la boucle de l’entrée de cour, ont subi une transformation intentionnelle. Il s’agissait d’un potager où nous plantions des cerisiers de Virginie, des amélanchiers, un bouleau gris, des rudbeckies, des bleuets sauvages et (une surprise) des fraises sauvages. Les parties du potager qui n’étaient plus entretenues jouent désormais un rôle de pépinière : des semis de chênes, de thuyas occidentaux, de pins blancs, de bouleaux gris et de pommetiers y poussent jusqu’à atteindre la taille convenant à leur transplantation (qu’ils peuvent également dépasser). Les trois vergers, le coin des framboisiers, les groseilliers, les viornes trilobées et les vignes, tous plantés pour l’usage alimentaire, ont pu pousser sans pulvérisations ou, depuis quelque temps, sans émondage. Certains fruits sont plutôt moches, mais nos amis à plumes ou à fourrure les trouvent très bien.
Voilà, comme vous l’avez peut-être constaté, ce qui a fonctionné pour moi c’est une forme bénigne de laisser-aller, une tendance naturelle au désordre et une grande dose de patience. L’idée de jardiner d’une manière qui favorise la faune me trottait habituellement dans la tête, mais c’était souvent une bien moindre préoccupation que celles, par exemple, de mettre en place des brise-vent, de déblayer la neige et d’assurer la production alimentaire. Heureusement, j’ai toujours aimé les lieux qui gardent leur aspect naturel, trouvé belles des plantes indigènes comme le myrique de Pennsylvanie, le houx verticillé, l’hamamélis de Virginie, la viorne cassinoïde, l’amélanchier, et beaux, bien entendu, les grands arbres : les ormes, les pins, les érables et les hêtres. J’ai la chance d’avoir cet espace de plus de vingt-cinq acres sur lequel je peux essayer les aménagements qui me tentent.
Le spectacle d’une renarde rousse qui a élevé cinq renardeaux sous la grange nous a captivés des semaines durant. L’hiver dernier, deux coyotes fréquentaient les champs de foin envahis par la végétation, y chassant sans doute des souris. Ce sont peut-être eux qui ont mis fin aux jours du dernier chat qui habitait dans notre grange, il y a plusieurs années. Le nombre d’oiseaux a explosé. Je pense que l’absence de chat y a contribué de manière importante. Les écureuils et les suisses n’ont plus maintenant que le chien à déjouer et à esquiver.
Je ne suis jamais devenue une « puriste » des espèces sauvages; j’aime toujours mes fleurs vivaces et la plate-bande de plantes annuelles qui coiffe la fosse septique! J’aime même tondre la pelouse (encore que je trouve qu’elle couvre une superficie beaucoup trop grande). À l’approche de ma soixante-dixième année, je me réjouis de la nouvelle saison de jardinage qui s’annonce et des visites que me rendront différents animaux.
Mon prochain plan : un bosquet mixte de feuillus et de conifères, des arbres et des arbustes, dans le champ humide qui sépare la maison de la route. Il aura pour fonctions de retenir la neige lorsque les tempêtes du nord-est entendent remplir l’entrée de cour de congères, d’atténuer le bruit du trafic lorsqu’il y en a beaucoup et de fournir un abri sûr à de petits ou grands animaux. Peut-être même qu’il réduira la quantité de moustiques en absorbant l’excédent d’eau de pluie estivale.
Parmi les sources d’information qui m’ont été utiles au cours des années, il y a Bringing Nature Home, de Douglas W. Tallamy, ainsi que l’un des nombreux livres de Lorraine Johnson sur le jardinage qui fait appel aux plantes indigènes. Ègalement, la pépinière MacPhail Woods Tree and Shrub Nursery, à Orwell, à l’Île-du-Prince-Édouard, de même que les produits de pépinière du ministère des Forêts de l’Île-du-Prince-Édouard et le programme du Ministère visant à éliminer les espèces allochtones.
CWF a recu tout les photo par Janet Fraser sauf pour le photo de la Hawthorn qui appartienne a Sara Coulber