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Luth 101 : fiche d’information

Lorsqu’on est un des plus grands reptiles au monde, on peut se permettre plusieurs notes d’originalité. La tortue luth, qui peut peser jusqu’à 900 kilogrammes, est la seule tortue marine qui n’a pas de carapace dure; son dos est plutôt couvert d’une peau à l’aspect de cuir. Elle est également la seule dont les nageoires sont dépourvues de griffes. Elle n’a pas la capacité de rétracter ses membres et sa tête. Grâce à certaines adaptations biologiques, comme sa couleur foncée et une épaisse couche adipeuse, elle peut supporter des eaux bien plus froides que celles dans lesquelles d’autres tortues marines peuvent évoluer. Cela signifie qu’elle peut voyager plus loin que tout autre reptile; elle traverse parfois des océans entiers en battant l’eau avec ses nageoires antérieures comme des ailes battent l’air.

Ces caractéristiques particulières, ajoutées au fait qu’elle ne s’offre guère au regard, font de la tortue luth un sujet captivant de recherche faunique. Les biologistes savent que les luths se nourrissent principalement de méduses et que les ordures qui polluent les océans, particulièrement les sacs à provisions en plastique, peuvent obstruer mortellement leur système digestif. Les chercheurs savent également que les luths pondent leurs œufs sur les plages chaudes du Sud, et qu’un bébé tortue tout seul court divers périls dans le long cheminement qui le mène à l’eau : braconniers, prédateurs naturels et désorientation. Avec ces dangers qui l’entourent, la tortue luth a vu sa population décroître de plus de 60 p. 100 à l’échelle mondiale au cours des trente dernières années, ce qui a intensifié l’urgence d’en apprendre davantage à son propos et de découvrir de quelle manière on pourra empêcher sa disparition.

Mais la tortue luth recèle encore bien des secrets. Bien qu’une tache rose propre à chaque individu, comme nos empreintes digitales, se forme sur la tête des luths, les scientifiques ont du mal à suivre ces tortues qui sillonnent le monde. Comme elles ne nagent que vers l’avant, on ne peut les étudier en captivité : une tortue luth en captivité se heurtera aux murs du bassin et finira par se blesser gravement.

Ces tortues sont faites pour la haute mer. Nous devons mener une observation respectueuse, discrète. À la Fédération canadienne de la faune, nous voulons protéger les luths contre les nombreux périls qui menacent leur survie.

 

Nidification et éclosion

Espèce en voie de disparition au Canada, la tortue luth voit sa population exposée à des périls très graves, mais saviez-vous que beaucoup de ces périls guettent les nouveau-nés avant même qu’ils atteignent l’eau? Pour avoir des chances de survivre, il faut d’abord que leur mère ait pu déposer ses œufs sur la terre ferme, loin des prédateurs, il faut qu’ils aient ensuite trouvé leur chemin jusqu’à la mer sains et saufs, puis qu’ils arrivent, en tant que jeunes tortues, à s’adapter aux dures réalités de la vie dans l’océan.

On sait que les luths, comme d’autres tortues marines, montrent une grande fidélité à la plage où ils sont nés. Adultes, ils retourneront habituellement pondre dans les lieux qui les ont vus naître quelques décennies plus tôt. Ce retour aux plages natales peut exiger des aptitudes à la navigation à peine imaginables. Lorsqu’une tortue luth a atteint sa plage, un ensemble de processus naturels et d’activités humaines peuvent se dresser en travers de son processus de nidification.

Les luths préfèrent habituellement faire leur nid sur des plages dégagées, à proximité des eaux profondes. Les dangers de submersion et d’érosion associés à ces endroits peuvent entraîner la perte de nids. La cueillette d’œufs en vue de leur vente dans des marchés locaux représente un problème répandu pour cette espèce dans le contexte de ses sites de nidification, d’autant plus que les tortues continueront à retourner aux mêmes plages d’une fois à l’autre. À cela il faut encore ajouter la multiplication des projets d’exploitation des plages, la construction de murs de soutènement, le râtelage mécanique des plages, ainsi que les véhicules hors route, autant de facteurs qui ont eu des répercussions profondes sur la tortue luth.

Lors de la nidification, les femelles se servent de leurs nageoires postérieures pour creuse et façonner un nid dans lequel elles déposent entre 50 et 166 œufs. Elles pondent à des intervalles de huit à douze jours et produisent en moyenne six couvées par saison. C’est pendant une période d’incubation et d’éclosion qui s’étend sur 65 jours environ que la prédation menace le plus fortement les œufs des tortues. On a constaté que des chiens domestiques, des vautours, des mouffettes, des goélands, des ratons laveurs, des lézards, des opossums, des jaguars et même des fourmis font leurs proies des nids et des nouveau-nés. Si les tortues ont assez de chance pour ne pas être victimes de prédateurs, l’éclairage artificiel à proximité des plages peut néanmoins désorienter les adultes comme les nouveau-nés. Du côté des adultes, cela contribue à faire échouer des tentatives de nidification, une autre raison qui explique la situation si difficile dans laquelle se trouve l’espèce.

 

Alimentation

De tous les reptiles, le luth est vraisemblablement celui qui grandit le plus rapidement. Il atteint au cours de sa vie 10 000 fois le poids de 40 à 50 grammes qu’il a à l’éclosion. Comment? En mangeant, beaucoup. Pour prendre autant d’extension, les nouveau-nés mangent chaque jour une quantité de nourriture équivalant à leur masse corporelle; les adultes, pour leur part, mangent chaque jour une quantité de nourriture correspondant à 50 p. 100 de leur masse corporelle. Les luths ne possèdent cependant pas les mâchoires puissantes et les dents qui leur permettraient de prendre pour proies des animaux au corps dur, comme les crustacés. Leur alimentation se restreint ainsi à des proies au corps mou, souvent gélatineuses, comme les méduses, qu’ils attrapent et retiennent à l’aide de deux pointes que présentent leurs mâchoires supérieure et inférieure. Les épines pointues qui tapissent leur gosier accrochent et déchiquettent les méduses à la déglutition.

Le Canadian Sea Turtle Network a constaté que les eaux atlantiques canadiennes jouent un rôle capital pour les luths. Chaque année, en juillet et août, les tortues arrivent des États-Unis, du Costa Rica, du Panama, de Colombie, de Porto Rico, d’Anguilla, du Venezuela, de la Grenade, de Trinité, de la Guyana, du Suriname et de la Guyane française pour chercher de la nourriture dans les eaux canadiennes. On les retrouve habituellement près des côtes de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve, ainsi que dans le nord du golfe du Saint-Laurent; leur présence a également été signalée dans la baie de Fundy. Qu’est-ce qui attire ainsi les luths au Canada? Il s’agit d’un emplacement clé. La plate-forme néo-écossaise est plus près des sites de nidification principaux de l’Atlantique occidental, ce qui facilite le voyage des tortues, et les luths qui se dirigent vers le nord en longeant le littoral des États-Unis aboutissent à cette plate-forme néo-écossaise. De plus, la côte atlantique a d’importantes populations de zooplancton et d’organismes gélatineux; le Canada atlantique est donc l’endroit idéal pour trouver de la nourriture.

Environ 6,4 millions de tonnes de détritus sont jetées chaque année dans nos océans, et de 60 à 80 p. 100 de ces détritus sont en plastique. En outre, 60 p. 100 des ordures éparpillées sur les plages et 90 p. 100 des détritus qui flottent sur les océans sont en plastique. Aux yeux des luths, bon nombre de ces déchets ressemblent à des méduses, des proies qu’ils avalent goulûment. Les tortues peuvent être en mesure de digérer des morceaux de plastique plutôt petits, mais les plus grands morceaux peuvent obstruer leur tube digestif et occasionner des blessures internes et des infections.

Au cours des 40 dernières années, plus du tiers des luths examinés avaient ingéré du plastique. D’où vient tout ce plastique? Peut-être serez-vous surpris d’apprendre qu’il provient à environ 80 p. 100 de la terre ferme : décharges, installations industrielles, eaux usées et ruissellement pluvial. Les 20 p. 100 restants proviennent des navires de commerce et des navires à passagers, des plates-formes de forage pétrolier et gazier, des embarcations commerciales, militaires et de plaisance, ainsi que des centres piscicoles.

 

Migration

La tortue luth migre sur de plus grandes distances que tout autre reptile. Ses voyages vers des sites de nidification ou d’alimentation peuvent lui faire traverser des bassins océaniques entiers, qu’il s’agisse de l’Atlantique, du Pacifique ou de l’océan Indien. Les luths de l’Atlantique se rendent dans des aires d’alimentation situées au large de la côte est du Canada à partir de leurs sites de nidification méridionaux en Guyane française, au Suriname, à la Grenade, aux États-Unis et à Trinité. Les luths du Pacifique Est, qui font leur nid sur les plages du Costa Rica et du Mexique, voyagent vers le sud jusqu’aux Galápagos, au Pérou et au Chili. Quant aux luths du Pacifique Ouest, ils ont des trajets plus variés : vers le sud, jusque dans le Pacifique Sud; vers l’est, jusque dans les eaux côtières de l’Amérique du Nord; vers le nord, jusqu’au large du Japon; vers l’ouest, jusqu’au large des Philippines et de la Malaisie.

Pendant des années, les chercheurs ont cru que les femelles parcouraient en solitaires le long trajet entre les sites de nidification et les sites d’alimentation. Cependant, le Canadian Sea Turtle Network a constaté récemment que les mâles et les femelles font le voyage ensemble, ce qui veut dire que les luths se trouvent tous devant les mêmes risques dans la nature. Comment ces tortues traversent-elles de si grandes étendues? Les scientifiques s’expliquent encore mal cet exploit. Comme tout corps dans la mer, les luths sont exposés aux courants marins, qui peuvent les faire dévier de leur cap. Quoi qu’il en soit, le seul fait qu’ils arrivent en fin de compte à destination d’année en année semble indiquer que les luths tiennent leur cap, d’une façon ou d’une autre, malgré la dérive due aux courants qu’ils peuvent trouver en chemin. Les chercheurs pensent qu’il se peut que les tortues tiennent compte de la dérive que leur font subir les forts courants qu’elles rencontrent, et qu’elles se replacent ensuite sur la bonne route grâce à leurs longues et puissantes nageoires, capables de leur faire franchir plus de 95 kilomètres en une journée. Ou bien elles pourraient stabiliser leur position en direction de leur destination et attendre que le courant cesse de les emporter, puis mettre les bouchées doubles : elles peuvent nager à une vitesse pouvant atteindre 9,3 kilomètres à l’heure.

Les courants ne sont pas les seuls obstacles que rencontrent les luths dans l’océan. Le principal danger, pour ces reptiles, est la possibilité de tomber sur des engins de pêche. Les luths peuvent nager sous l’eau pendant plus de 80 minutes avant de devoir remonter à la surface pour respirer, mais s’ils se prennent dans des sangles en plastique, des cordages, des lignes ou des filets ils peuvent, en essayant de se dépêtrer, se blesser gravement ou même se noyer. Les filets fantômes, ces filets perdus au large ou jetés par-dessus bord, qui peuvent s’étendre sur 15 mètres de profondeur et 90 kilomètres de longueur, peuvent aller à la dérive pendant 600 ans en attrapant dans leurs mailles des animaux marins. Les luths se prennent aussi dans les engins de pêche lorsqu’ils nagent trop près des lignes de pêche et qu’ils tentent de manger les appâts. Entre 3,8 et 5 millions d’hameçons appâtés sont mis à l’eau chaque jour dans les océans du monde, et les chercheurs estiment à probablement plus de 50 000 les luths qui ont compté parmi les prises accessoires des palangres pélagiques au cours de la seule année 2000.

 

Les mesures prises par la FCF

La tortue luth est inscrite à la liste des espèces en voie de disparition du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) et est classée dans la catégorie des espèces en danger grave de disparition à l’échelle mondiale par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

En 2010, le Programme pour les espèces en voie de disparition de la FCF a accordé une subvention au Canadian Sea Turtle Network pour qu’il puisse mener à bien deux projets relatifs aux luths. Le premier consiste à surveiller la population des luths de l’Atlantique canadien et à examiner les comportements des animaux lorsqu’ils se nourrissent à proximité des côtes de la Nouvelle-Écosse.

Le second projet examine le risque que les engins de pêche commerciale représentent pour les luths dans les eaux de la Nouvelle-Écosse. On a déterminé que les eaux de l’Atlantique au large de cette province constituent un habitat essentiel pour les luths, et l’empêtrement dans les engins de pêche est une cause majeure de mortalité pour l’espèce en mer. Le CSTN travaille avec le secteur de la pêche commerciale pour réduire les risques d’empêtrement. Le projet contribue à déterminer en quelles circonstances les luths sont susceptibles d’interagir avec des types d’engins de pêche donnés. Les renseignements obtenus serviront à établir de meilleures pratiques et des initiatives de conservation pour réduire le plus possible les cas d’empêtrement dans le futur.

Le Programme pour les espèces en voie de disparition de la FCF a également accordé une subvention à l’Université Dalhousie pour des recherches visant à identifier et permettre de comprendre les périls auxquels les activités humaines exposent les luths dans l’Atlantique. Les chercheurs étudieront le cycle biologique des luths et détermineront quelles sont leurs aires d’habitat essentielles. Les renseignements obtenus serviront à réduire le plus possible les risques pour ces animaux.

 

L’aide que vous pouvez apporter?

La tortue luth est seulement l’une des nombreuses espèces aquatiques aux prises avec un nombre croissant de périls auxquels nos eaux sont exposées. Heureusement, chacun de nous dispose d’un éventail de possibilités pour contribuer à changer le cours des choses pour les espèces aquatiques de notre pays et les eaux qu’elles habitent :